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L'autre visage du sport

Cet ouvrage, réalisé en 2016, est une compilation de plusieurs portraits de sportifs écrits entre 2006 et 2016.

Tom Boonen - La revanche de Tommeke

 

Beaucoup connaissent Tom Boonen mais peu savent prononcer son nom correctement. On rappellera donc qu’il faut dire «Baunen» et non «Bounen», comme Dany Boon qui, lui, ne roule jamais que sur des vélos de facteurs. Cette précision phonétique est à la fois amusante et cruelle, car elle rappelle qu’au-delà de la Belgique et de ses régions limitrophes, le génial cycliste aux 114 succès professionnels n’est qu’un sportif au patronyme écorché. «Il a le désavantage d’être Belge, trouve Eric Clovio, plume du vélo au Plat Pays. Il a un gros potentiel mais il est né sur un petit marché. S’il avait été Italien, Espagnol ou Américain, il aurait été plus porteur. Enfin, vous savez ce que c’est en Suisse, puisque vous aviez Fabian Cancellara.»

Le Bernois avait encore l’avantage de ses racines italiennes alors que Tom Boonen, né d’une maman coiffeuse et d’un papa ouvrier, a été fait au monde dans la culture campinoise, une lande de bruyères et de bouleaux rejetée au nord-est de la Belgique.

Tom Boonen partait de loin et, en plus, il avait un gros cul. «C’est ce que m’avait dit son directeur sportif chez les jeunes, ajoutant que Tom était trop lourd et qu’il ne roulait jamais en tête», témoigne Patrick Lefévère, le mage blanc de la Quick-Step, qui s’assiéra finalement sur les conseils du formateur en 2003 et recrutera le jeune talent pour le restant de sa carrière. «Tom n’est jamais allé au bout d’un contrat, car nous l’avons toujours prolongé avant.»

Il n’est plus question de prolongation désormais. «Tommeke» («notre petit Tom», le surnom affectueux dont le gratifie la Belgique) dispute ce dimanche 9 avril 2017 la dernière course de sa carrière. C’est Paris-Roubaix, la «Reine des classiques» qu’il a déjà épousée quatre fois (2005, 2008, 2009 et 2012) et qu’il s’est juré de ne pas quitter sans un dernier baiser.

Une cinquième victoire serait savoureuse et, surtout, inédite, mais à son âge (36 ans) et avec son palmarès, Tom Boonen, sprinter très tôt reconverti en spécialiste des classiques, ne fait plus partie de ces sportifs que l’on juge par le prisme des résultats. Le champion du monde 2005, triple lauréat du Tour des Flandres et octuple vainqueur d’étapes sur les Grands Tours, a assez gagné de belles courses pour que son statut de champion lui soit acquis pour toujours. Surtout, le Campinois a changé le visage du cyclisme en Belgique, en contradiction avec Johan Museeuw, le «Lion des Flandres», icône flamboyante jusqu’à ce qu’il ne révèle, dans un livre paru en 2009, comment il allait s’acheter lui-même de l’EPO à Cologne sur les conseils d’un vétérinaire. La Flandre catholique ne lui pardonnera jamais cet impair, et sans doute cela joua-t-il en faveur de Boonen, ce «polyglotte charismatique, ouvert et souriant, alors que Johan était plus inquiet et plus introverti dans une époque cycliste ombrageuse», dresse Eric Clovio.

Charismatique, ça veut dire «193 cm avec une belle gueule, un beau sourire et un corps parfaitement musclé qui ne laissait pas insensible la gent féminine» (Clovio). Pour ne rien gâcher, le jeune Anversois n’est pas moins doué que son aîné sur un vélo, ce que reconnaîtra Museeuw lui-même, adoubant son successeur au palmarès par ces mots: «J’ai vu deux coureurs de classe naturelle dans ma carrière: Frank Vandenbroucke et Tom Boonen.»

Le destin ne les réunira que dans la bouche du Lion. Car Vandenbroucke s’est éteint lentement, écorché par les affaires de dopage, la drogue et les anxiolytiques, éconduit par son épouse Sarah, manquant plusieurs fois d’en finir avant qu’une embolie pulmonaire ne l’emporte dans une chambre d’hôtel au Sénégal, au même âge que Marco Pantani (35 ans). «Il s’est enfoncé dans un terrain piégeux dont il n’a jamais pu s’extraire, au contraire de Tom Boonen, qui a fait demi-tour», note Clovio. La même année, «Tornado Tom» est en effet lui aussi balayé par ses démons qui le poussent «à devenir quelqu’un d’autre», comme il le confesse sur la chaîne d’expression flamande Sporza. Durement fragilisé par les relents de la notoriété, le jeune talent se démarque de sa copine et de ses obligations de coureur. Il lève la tête du guidon pour la plonger dans la cocaïne récréative et l’alcool. La dépression guette. «Je pense que j’ai un problème», avoue-t-il devant les caméras de télévision.

Quelques semaines plus tard, Boonen devient champion de Belgique sur le circuit d’Aywaille, car ce «personnage fascinant, emblématique», comme aime à le dépeindre Stéphane Thirion, journaliste au Soir, est ainsi fait qu’il se relève de tout. «Il a subi des accidents graves. Il a manqué de mourir plusieurs fois», rappelle sans exagérer Eric Clovio, citant pêle-mêle «une fracture du crâne de quatorze centimètres, une septicémie et de lourdes chutes». Boonen a gardé de ses épreuves de vie une infirmité irréversible à l’ouïe – «c’est agaçant, mais on s’y habitue», commente-t-il – sans pour autant que son panache en soit affecté.

C’est ainsi sur ce corps méchamment cabossé qu’au terme de sa quatrième victoire sur Paris-Roubaix, il entreprit d’inscrire en grandes lettres, tatoué juste au-dessus du cœur: «My Ride, My Fight, My Life» («ma course, mon combat, ma vie»). «J’ai décidé de faire ce tatouage après mon titre pour garder ce jour en mémoire, pour continuer à ne pas avoir peur de tenter de grandes choses», livre-t-il dans L’Equipe.

Sa détermination, sa volonté farouche de prendre le vélo par les cornes, par-delà ses propres fragilités, ont fait de Tom Boonen une personnalité attachante et, osons-le, follement aimée. «Il a touché le cœur des gens», lui reconnaît Clovio. Ces dernières semaines, la Belgique ne se lasse pas de rendre hommage à son idole, devenu père de jumelles en 2015 avec sa compagne Lore. Le journal Het Nieuwsblad a imprimé un magazine spécial de cinquante pages dédié à l’icône alors que les organisateurs du GP de l’Escaut ont, pour la première fois en 105 ans, modifié l’itinéraire de la course. Celle-ci est partie de Mol, le village natal du champion, avant de transiter par la maison du grand-père, des parents, du coureur luimême, puis par son école, ce qui fit dire à Marc Madiot, le manager de la FDJ: «On a fait toute la tournée de la famille Boonen.»

La course était longue de 202 km, ce qui donne une bonne idée de la trace laissée en Belgique par «Tommeke», ce gros cul qui ne roulait jamais en tête et qui, forte tête, est devenu quinze ans plus tard l’un des plus grands champions de son pays.

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