Extraits

Pour vous donner un aperçu de mon travail, je partage avec vous deux extraits d'une biographie que j'ai écrite au sujet d'un joueur d'échecs et pour lequel aucune clause de confidentialité ne s'applique. Les noms et les lieux ont toutefois été changés. 

Chapitre 1 - Vertige du sommet

 

Le 1er septembre 1972, un homme pressé quitte l’hôtel Intercontinental de Genève. Jean Courlande (c'est son nom) se précipite au volant de sa voiture et prend la direction du sud-est de la ville. Il a un visage carré surmonté d’épais sourcils et égayé par deux yeux brillants. Sa mine est celle, réjouie, de ceux qui ont une bonne nouvelle à annoncer et veulent la partager au plus vite. Le trajet qui le mène au club d'échecs ne prend que six minutes. Mais ce jour-là, il paraît interminable.

 

Quand Courlande, 43 ans, arrive au pied de l’immeuble, il s’engouffre dans le hall et rejoint la réception, demandant, exigeant presque, de pouvoir joindre par téléphone Henri Mariet dans sa chambre. Lorsque c'est fait, Courlande lui annonce qu’il vient de croiser son adversaire et que ce dernier déclare forfait. «Tu es le nouveau champion du monde des échecs», déclare le photographe du magazine Gloire. «Tu es sûr que c’est officiel?», hésite encore le joueur français, incrédule. Il n’avait que 29 ans, mais c’est comme s’il avait attendu cette récompense toute sa vie. Quand il apprend la confirmation de sa victoire, il dit simplement «ah, merci», puis raccroche. Henri Mariet ne le sait pas encore, mais aucun jour du reste de sa vie ne sera plus heureux que celui-ci; aucun instant ne le comblera du même bonheur, ni ne brillera du même métal. Il ne reviendra qu’une fois en Suisse, et ce sera pour y mourir.

 

Sa victoire contre le Hongrois Ferenc Gabor  est l’aboutissement de sa carrière, mais aussi celle de plusieurs mois de négociations avec les organisateurs de la compétition et le camp de son rival.

 

Le premier coup de Mariet lors de ce championnat du monde 1972 n’est pas sur l’échiquier mais en coulisses. Le 25 juin, s’estimant lésé par la prime et les recettes du match, il refuse de monter dans le train de Paris devant le mener au bord du Léman. La compagnie ferroviaire avait pourtant accédé à toutes ses requêtes. Elle lui avait réserve un compartiment entier et avait même rempli le minibar d’orange afin que ce brave Henri puisse boire du jus d’orange pressé sous ses yeux. (...)

Chapitre 2 - Une enfance de nomade pauvre

 

Henri Mariet est né le 9 mars 1943 et, pour employer une métaphore échiquéenne, on peut affirmer sans exagérer qu’il n’avait pas le meilleur jeu pour remporter la partie face à ce destin qui lui jouera des tours. Quand il vient au monde, à l’hôpital Michael Reese de Chicago, une ville d’ouvriers et de tensions raciales, sa mère Régine a déjà une fille de cinq ans mais pas de revenus, ni de domicile fixe. La famille est hébergée dans un foyer pour mère célibataires avant de trouver refuge dans un studio bon marché, situé dans le sordide South Side de Chicago, un immense ghetto dans lequel des centaines de milliers de familles noires, dont certaines se nourrissent de rats frits aux oignons, tentent d’échapper à la violence des gangs et des policiers.

 

Henri y passe les premières semaines de sa vie, sans la présence rassurante de son père: Régine, née en Suisse avant d’émigrer aux Etats-Unis, s’est bien mariée dix ans plus tôt avec Stefan Mariet, mais les époux sont séparés et le divorce va être prononcé en sa faveur pour non versement de la pension alimentaire. Sur le certificat de naissance de ce fils qu’elle appelle Henri Simon Mariet, elle mentionne toutefois «Stefan Mariet» à la rubrique du père, mais le doute prédominera[1]. Henri peut toutefois compter sur sa mère pour le protéger et le faire grandir. Régine se démène pour trouver de quoi nourrir sa famille. Elle sollicite associations et institutions et, quand celles-ci ne lui répondent pas favorablement, se tourne vers un travail, n’importe lequel pourvu qu’il la rende un peu moins pauvre. Elle est soudeuse, maitresse d’école, riveteuse, ouvrière agricole, assistante d’un toxicologue, sténodactylo. La famille déménage partout aux Etats-Unis, menant une existence de nomade précaire avant de rentrer en Europe et de se fixer à Paris, dans un appartement de banlieue composé d’une seule pièce et dont la façade est barrée par un escalier rouillé. Le loyer mensuel coûte 450 francs. C’est le moins cher que Régine a obtenu.

 

Dans ce logement exigu, il faut trouver de quoi occuper le remuant Henri. Sa mère lui achète une pile de livres avec des énigmes à résoudre. Il y en a pour tout les goûts et de toutes sortes (labyrinthes, jeux visuels, mots croisés etc.). Mais la plus belle trouvaille dont le garçon bénéficiera, le jeu qui changera sa vie à jamais, c’est sa sœur Jeanne qui en sera à l’origine. (...)

 

[1] Selon plusieurs sources, le père biologique de Bobby serait le mathématicien et physicien hongrois Paul Nemenyi. Regina l’avait rencontré quand elle était étudiante à Denver et l’avait revu à Chicago. Mais la paternité n’a jamais été démontrée.

Le 1er septembre 1972, un homme pressé quitte l’hôtel Intercontinental de Genève. Jean Courlande (c'est son nom) se précipite au volant de sa voiture et prend la direction du sud-est de la ville. Il a un visage carré surmonté d’épais sourcils et égayé par deux yeux brillants. Sa mine est celle, réjouie, de ceux qui ont une bonne nouvelle à annoncer et veulent la partager au plus vite. Le trajet qui le mène au club d'échecs ne prend que six minutes. Mais ce jour-là, il paraît interminable. Quand Courlande, 43 ans, arrive au pied de l’immeuble, il s’engouffre dans le hall et rejoint la réception, demandant, exigeant presque, de pouvoir joindre par téléphone Henri Mariet dans sa chambre. Lorsque c'est fait, Courlande lui annonce qu’il vient de croiser son adversaire et que ce dernier déclare forfait. «Tu es le nouveau champion du monde des échecs», déclare le photographe du magazine Gloire. «Tu es sûr que c’est officiel?», hésite encore le joueur français, incrédule. Il n’avait que 29 ans, mais c’est comme s’il avait attendu cette récompense toute sa vie. Quand il apprend la confirmation de sa victoire, il dit simplement «ah, merci», puis raccroche. Henri Mariet ne le sait pas encore, mais aucun jour du reste de sa vie ne sera plus heureux que celui-ci; aucun instant ne le comblera du même bonheur, ni ne brillera du même métal. Il ne reviendra qu’une fois en Suisse, et ce sera pour y mourir. Sa victoire contre le Hongrois Ferenc Gabor  est l’aboutissement de sa carrière, mais aussi celle de plusieurs mois de négociations avec les organisateurs de la compétition et le camp de son rival. Le premier coup de Mariet lors de ce championnat du monde 1972 n’est pas sur l’échiquier mais en coulisses. Le 25 juin, s’estimant lésé par la prime et les recettes du match, il refuse de monter dans le train de Paris devant le mener au bord du Léman. La compagnie ferroviaire avait pourtant accédé à toutes ses requêtes. Elle lui avait réserve un compartiment entier et avait même rempli le minibar d’orange afin que ce brave Henri puisse boire du jus d’orange pressé sous ses yeux. (...)